Jean Virlogeux

De Entre plaine et volcans
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Inauguration du monument à la mémoire de Claude Rodier et Pierre Virlogeux, en présence de Jean Virlogeux (second au premier plan à droite), de Guy Thomas, Maire de Riom et d'Emile Coulaudon (Gaspard)

Jean Virlogeux, fils aîné de Pierre Virlogeux et de Claude Rodier, né le 5 janvier 1927. Jeune résistant, arrêté le 8 février 1944, avec son père, sa mère, son frère Marc, son grand-père maternel et l'employée de la maison de la famille dans la maison famililale jouxtant l'usine "Les Grès Flammés" au Creux à Riom. Emprisonné avec son père à la Caserne d'Anterroches (aujourdhui Lycée Pierre et Claude Virlogeux), il aura la douleur d'entendre, le suicide de son père dans la cellelule jouxtant la sienne. Jugé et condamné à la déportation, après un séjour à la Prison du 92 RI, il sera transféré au Fort de l'Est, au Camp de Compiègne-Royallieu, au Camp de Concentration de Neuengamme, au Kommando de trail de Fallersleben, et participera aux marches à la mort qui le conduiront jusqu'au Mourroir de Wôbbelin où, il sera libéré le 2 mai 1945 par les parachutistes du 82ème Airborn.

Il a laissé un long compte-rendu de sa déportation dans un texte : 15 mois aux mains de la Gestapo et des "SS"

15 mois aux mains de la Gestapo et des "SS

Contexte

Par ces quelques lignes, mon désir est de faire connaître mon expérience de jeune résistant arrêté par le Sicherheitsdienst (Abrégé en SD, même si la Gestapo avait des antennes en zone non-occupée (à Vichy, à Lyon), elle n'est jamais intervenue sur le territoire de l'État français, même après l'invasion de la zone dite libre) et déporté dans un Camp de concentration Nazi durant la dernière guerre mondiale de 1939-1945.

Pour situer les évènements, début 1941, mon père Pierre Virlogeux, Commandant Vernier dans la Résistance, fonde avec quelques amis, un réseau de renseignement dans la région de Riom (Puy De Dôme) où il était industriel, réseau travaillant avec le SOE (Réseaux Buckmaster) et qui à partir de juin 1942 sera intégré aux M.U.R.(Mouvements unis de Résistance) d'Auvergne dont il deviendra un des principaux responsables.

Pierre Virlogeux, époux de Claude Rodier, peu de temps avant son arrestation par le SD de Clermont-Ferrand et son suicide dans une cellule de la Caserne d'Anthéroche à Riom

En janvier 1942, alors que je viens d'avoir quinze ans et à ma demande, mon père me prend avec lui comme agent de liaison, pensant que mes activités scoutes et sportives peuvent me permettre de rendre service à la Résistance.

Notes :
  • « A propos des activités scoutes » : Jean Virlogeux était éclaireur de France (branche laïque du mouvement scout - Bien qu'il se soit présenté plus tard comme Scout de France) ce qui est totalement impossible compte tenu des choix idéologiques de sa famille. A ce titre, il avait eu, au moment de la débâcle de 1940 à accueillir des réfugiés en gare de Riom
  • « A ma demande » : L’histoire, confirmée depuis par un témoin, veut qu’à l’âge de 15 ans, il soit monté dans la montagne avec un copain à lui pour rejoindre le maquis, alors qu’il ignorait les activités de son père. Ramené manu-militari par des maquisards qui connaissaient les fonctions de son père, il est alors associé aux actions de résistance comme estafette.
C.V.

1942-1943

Puis à partir de juin 1943, je participe aux opérations organisées dans la région de Riom, parachutages, coups de main contre les dépôts allemands et des Chantiers de Jeunesse pour approvisionner les maquis, sabotages de voies ferrées et de lignes électriques.

Je continue égaiement mon activité de liaison avec un réseau de l'Allier où mon père avait une propriété près de la Forêt de Tronçais et où il avait aidé à la constitution d'un réseau et de maquis.

Jusqu'à la fin de 1943, tout se passe relativement bien, malgré quelques réactions des allemands et en particulier de la Gestapo dont le quartier général était installé à Vichy, à 30 Km de Riom.

Début 1944

Mais au début 1944, la Gestapo devient de plus en plus active et le 8 février 1944, alors que je dors tranquillement dans ma chambre au deuxième étage de la maison de mes parents, je suis brusquement réveillé par une jeune femme (Ursula Brandt) avec un fort accent allemand, qui pistolet au poing, me fit lever, habiller et descendre au premier étage où je trouvais mon père encadré par deux agents de la Gestapo, mitraillette braquée sur lui, tandis que dans la chambre de mes patents, ma mère finissait de s'habiller sous la menace d'un pistolet tenu par celui qui menait les opérations, un français, ancien de Saint-Cyr, devenu auxilliare du SD pour la région de Clermont-Ferrand : Mathieu. Il était six heures du matin.

L'arrestation

Nous fûmes rapidement transférés en voiture à la caserne principale de Riom aujourd'hui Lycée Claude et Pierre Virlogeux, et placés dans les cellules du quartier disciplinaire. Je pus communiquer avec mon père qui se trouvait dans la cellule à côté de la mienne et il me recommanda alors de jouer l'innocent, lui se chargeant de dire à la Gestapo qu'il était le seul de la famille à faire partie du réseau. La Gestapo avait également arrêté la bonne de mes parents ainsi que mes grands-parents maternels et mon frère alors âgé de onze ans, lesquels habitaient dans une villa à cinquante mètres de la maison de mes parents, ce qui laisse penser que la Gestapo était très bien renseignée sur le disposition des lieux.

Ce jour là, la Gestapo arrêta quarante-trois personnes à Riom, étant très bien renseignée grâce à des documents tombés entre leurs mains quelques temps plutôt.

En fin d'après-midi, je fus emmené dans un bâtiment où la Gestapo s'était installée pour procéder aux premiers interrogatoires. En arrivant dans le bâtiment je vis mon père traîné par deux soldats allemands, il ne pouvait plus marcher et avait la figure en sang. C'était la dernière fois que je devais le voir et je n'ai jamais su s'il m'avait reconnu.

J'eus droit à un interrogatoire mené par Mathieu et l'allemande qui m'avait sorti du lit : Ursula Brandt dite « la Panthère » à cause de sa cruauté, secondés par un autre allemand nommé Blumenkampf qui je l'appris plus tard était boucher avant la guerre, c'est lui qui était plus particulièrement chargé de cogner.

Notes :
  • Selon d’autres sources (vers lesquelles nous aurons l’occasion de nous retourner),le surnom d’Ursula Brandt : « La Panthère » n’était pas du à sa cruauté (même si celle-ci est avérée) mais au simple fait qu’elle portait régulièrement un manteau en (fausse ou réelle) peau de panthère. Mais la lutte contre l’usage des fourrures n’était pas encore d’actualité.
  • Quand à Blumenkampf, il n’était pas seulement la « brute » du SD de Clermont-Ferrand mais plus « simplement » : le Chef.

Malgré les gifles, les coups de poings, les cabriolets qui me serraient les poignets et un coup de crosse en pleine mâchoire qui me cassa plusieurs dents, je niais comme me l'avait conseillé mon père, faisant l'idiot, mais j'avoue que j'ai crié sous les coups et que j'ai eu très peur.

Cabriolets

Puis comme il se faisait tard, la nuit étant tombée depuis longtemps, on me ramena, non pas en cellule mais dans une pièce située au-dessus du poste de garde de la caserne. Là, je vis dans une pièce attenante ma mère, ma grand-mère, mon frère et la bonne ainsi que deux autres femmes inconnues de moi. Dans une autre pièce se trouvaient le Capitaine de Gendarmerie de Riom, Maurice Berger et le Curé de Boulanges, une commune de Lorraine évacuée par les allemands depuis 1940 et dont mon père employait plusieurs personnes dans son entreprise. Les soldats allemands du corps de garde qui nous surveillaient, nous apportèrent à chacun une gamelle de soupe et un bout de pain Nous n'avions pas mangé depuis le lundi matin.

Maurice Berger

La Prison du 92 RI

Le lendemain matin, ma mère et moi, nous fûmes transférés avec d'autres résistants arrêtés avec nous à la prison militaire de Clermont-Ferrand (installée dans les locaux du 92ème RI), les autres membres de la famille étant relâchés.

J’appris, à mon retour d'Allemagne, que dans la nuit, mon père, pour être sûr de ne pas parler sous la torture, s'était donné la mort dans sa cellule, ce qui avait désorienté les gens de la Gestapo qui comptait bien obtenir de lui des renseignements sur la Résistance en Auvergne, compte tenu de son rang dans celle-ci.

Notes : Il existe quelques contradictions dans le récit de Jean Virlogeux, à l'époque où il rédige son témoignage, il dit avoir été transféré à la Prison du 92 RI avant le décès de son père. Par la suite, il affirmera qu'il était dans la cellule d'à côté et qu'il se serait entretenu avec celui-ci avant son suicide. Si il a été enregistré à son entrée dans la prison, le registre d'écrou pourrait trancher cette question. Il semble malheureusement inaccessible

A mon arrivée à la prison, je fus placé dans une cellule, au secret, pendant une dizaine de jours au cours desquels je fus emmené plusieurs fois au quartier général de le Gestapo à Chamalières (2 bis Avenue de Royat) pour des interrogatoires suffisamment musclés pour qu'un jour, ramené à la prison, ma mère ne me reconnut pas.

Mathieu qui dirigeait toutes les opérations m'emmena même à Riom dans l'usine où il voulait que je lui indique l'emplacement de dépôts d'armes qu'il savait exister, mais je continuais malgré les coups et les menaces de mort, de jouer celui qui n'était au courant de rien prétextant ma jeunesse et mes études pour justifier le fait que mon père ne m'avait pas mis au courant, ce que visiblement il avait du mal à croire. Nous passâmes pourtant plusieurs fois au-dessus sans que la Gestapo ne s'en rende compte.

Après ce dernier interrogatoire, je fus placé dans une cellule avec cinq autres prisonniers que je ne connaissais pas, mais c'était moins dur que le secret. Tous les jours, nous sortions dans la cour pour une promenade de dix minutes, ce qui me permettait de voir ma mère qui était dans une salle de femmes dont la fenêtre ouvrait sur la cour et de communiquer par geste avec elle.

En cette période de 1944, l'hiver fut très froid et la prison n'était pas chauffée. D'autre part, ta nourriture était très insuffisante et nous perdions vite des kilos. Heureusement, mes grands-parents arrivaient à faire passer, malgré les fouilles qui n'étaient pas très efficaces, car effectuées par des soldats de la Wehrmacht qui se laissaient plus ou moins acheter, un peu de nourriture qui complétait un peu les rations journalières. Les gardiens, notamment l'adjudant qui commandait la garde, n'étaient pas trop durs, sauf lorsque la Gestapo ou des officiers étaient là.

Début mars, nous apprîmes un jour que nous avions été jugé par te tribunal militaire allemand de Clermont et condamnés à mort pour terrorisme, mais il n'y eut que cinq exécutions qui eurent lieu à la suite d'un attentat contre un détachement allemand dans une rue de Clermont, qui fit plusieurs morts et de nombreux blessés .En représailles, les allemands exécutèrent cinq membres du réseau et des otages pris au hasard dans les rues de Clermont.

Notes : Il s'agit de l'attentat dit "de la Poterne". Un grenace lancée sur une patrouille allemande. En fait, la répression fut beaucoup plus sévère

Le soir du 19 avril, l'adjudant commandant la prison vint me chercher pour me conduire dire "au revoir " a ma mère et nous eûmes quelques minutes pour nous parler, elle était comme moi sans nouvelles de mon père et pensait que les allemands l'avait emmené à Vichy où se trouvait le grand patron de la Gestapo pour la région : "Geissler ". C'était la dernière fois que je pouvais l'embrasser. Le lendemain, je partais pour Compiègne. Quant à. ma mère, au mois de mai, elle partait pour Romainville et delà, au mois de juillet, pour le camp de Ravensbrück où elle devait mourir d'épuisement, le 10 (11) novembre 1944.

Notes : Les documents sont contradictoires sur la date du décès de Claude Rodier, selon certain, elle est décédée le 10 novembre 1944, selon d'autres, le 11 novembre. Même si la date symbolique du 11 novembre semble séduisante. Il est plus probable qu'elle est décédée l0 et qu'elle soit passée au Crématoire du Camp de Ravensbrück, le 11 novembre. Voir Si c'est une femme: Vie et mort à Ravensbrück de Sarah Helm

Voyage de Clermont-Ferrand à Compiègne-Royallieu

Le 20 avril 1944 au petit matin, avec une cinquantaine de détenus, j'étais transféré en camion bâché et sous bonne garde à la gare de marchandise de Clermont-Ferrand et nous étions répartis dans deux wagons à bestiaux, environ 25 par wagon avec six Feldgendarmes dans chaque wagon. Nous restâmes à quai jusqu'au milieu de l'après-midi, puis les wagons accrochés à un train de marchandises nous partîmes en direction de Paris. Vers cinq heures du soir nous arrivâmes en gare de Moulins où une douzaine de prisonniers venant de la Prison de Moulins montèrent dans notre wagon. Nous étions assis sur le sol sans pouvoir bouger, les feldgendarmes occupant tout le milieu du wagon.

La Mal Coiffée, prison de Moulins

Nous avons roulé une partie de la nuit et nous pouvions suivre notre trajet, la porte étant restée ouverte à cause de la chaleur. Peu après Fontainebleau, le train s'arrêta à cause d'une alerte. Brusquement nous eûmes l'impression d'un tremblement de terre, les Anglais commençaient de bombarder la gare de Villeneuve-Saint-Georges a quelques kilomètres de nous. Les allemands morts de peur, nous enfermèrent dans les wagons et s'éloignèrent de la voie. Après plus d'une heure de bombardement le train repartit pour s'arrêter peu après, les voies étant coupées.

Après une longue attente, nos wagons furent détachés du train et une locomotive nous prit en charge et en contournant Paris, nous arrivâmes à Compiègne, le 21 avril au soir. Nous avons alors fait le trajet de la gare au Camp de Royallieu à pied en traversant la ville encadrés par de nombreux soldats commandés par un officier SS. Nous arrivâmes au camp à la nuit et nous fûmes enfermés dans une baraque avec une paillasse, une gamelle de soupe et un morceau de pain.

Camp de Royallieu

Le lendemain, nous fûmes inscrits sur les registres du camp et immatriculés, j'avais le numéro 32.930 et j'étais affecté à la baraque n°3 chambre 7 du camp A. Comme il faisait beau, nous pouvions passer la journée dehors entre l'appel du matin et celui du soir, le camp très étendu avait de grandes surfaces d'herbes entre les baraques où nous pouvions rester la journée avec des livres que nous pouvions prendre à la bibliothèque. Cela nous changeait de la prison du 92 ( NR - Régiment d'infanterie) à Clermont.

Fort de l'Est et Noisy-le-Sec

Le 26 avril, je fus appelé avec 150 détenus sur la place d'appel. Ordre nous fut donné de faire notre bagage car nous devions partir le lendemain en commando (NR - Kommando devrait être l'orthographe exact). Nous reprîmes le train dans de vieux wagons de voyageurs bien gardés et l'après-midi nous sommes arrivés à la Gare de l'Est à Paris. De là, des bus parisiens nous conduisirent au Fort de l'Est où nous fûmes installés dans ancienne soute à munitions qui avait été transformée en dortoir avec de la paille et des couvertures.

Fort de l'Est

Le lendemain après l'appel, à cinq heures du matin, nous fûmes répartis par équipes de six, gardées chacune par six soldats de la Wehrmacht et des bus nous transportèrent à la gare de Noisy-le-Sec bombardée quelques jours avant.

Gare de Noisy-le-Sec après les bombardements

On nous expliqua que nous devions rechercher les bombes non-explosées en terre pour les désamorcer et les évacuer. Il y avait déjà des équipes de juifs venus de Drancy qui travaillaient là depuis le bombardement t plusieurs avaient sautés sur des bombes recherchées.

Autant dire que le travail était dangereux et c'est bien pour cela que nous en étions chargés, peu importait aux allemands que nous sautions puisque nous étions des condamnés.

Cité de la Muette à Drancy

J'ai eu la chance de ne pas sauter. Il y eut aussi des évasions, ce qui faillit nous être fatal car le lieutenant SS qui commandait le détachement voulait fusiller tous ceux qui restaient, mais le commandant du Fort, un officier de la Wehrmacht réussit à s'y opposer.

Le 11 mai, nous étions de retour à Compiègne. En arrivant à ma baraque, je retrouvais la plupart des Riomois arrêtés avec moi en février. Le lendemain, ils partaient pour le camp de Buchenwald et à mon retour, je ne devais en retrouver qu'un.

De Compiègne Royallieu au Camp de Neuengamme

Le 20 mai 1944, ce fut à mon tour d’être transféré au camp C et le 21 mai, au lever du jour, 1986 prisonniers partaient à travers les rues de Compiègne sous couvre-feu et désert pour embarquer à 100 par wagon dans les wagons à bestiaux « Hommes, 40 – Chevaux, 8 en long ». En partant du camp, nous avions reçu chacun une boule de pain et une saucisse de pâté et nous avions avec nous nos bagages que l’on nous avait bien recommandé d’emporter. Dans chaque wagon, il y avait un tonneau pour nous soulager et les ouvertures étaient garnies de fil de fer barbelé. Lorsque les wagons furent pleins, les portes furent fermées et plombées et le train partit. Il avait fallu moins d’une heure pour effectuer le chargement.

Wagons à bestiaux " Hommes, 40 – Chevaux, 8 en long "

Le 22 mai, le train passa par Trèves, Koblentz, Lüneburg, Eberbach. La deuxième nuit arrive et amène un peu de fraîcheur, car le jour le soleil chauffe le toit. Le 23 mai, d’autres gares , Erfurt, et nous arrivons à Weimar. Là, le train se partage en deux et, une moitié repart de la gare, je suis dans celle-ci. Après avoir roulé au milieu des bois, nous arrivons devant le Camp de Buchenwald, nous nous croyons arrivés. Non, le train repart en arrière, raccroche les wagons laissés à Weimar et nous repartons à travers l’Allemagne en allant vers le nord par Halle, Berlin, Wittenberg, Luneburg à nouveau. Dans le wagon, il y a déjà deux morts et deux ou trois déportés devenus fous. En fin de soirée, nous arrivons à Hambourg, par les ouvertures nous voyons que la ville est pratiquement totalement détruite. Nous n’avons même pas la force de nous en réjouir car nous sommes à bout et nous ne pourrons tenir encore longtemps.

Camp de Buchenwald
Notes :Les trajets ont été calculés par Google Map sur la base des trajets automobiles. Ne pas oublier que nous sommes en pleine guerre et que les voies de communication allemandes, à quelques jours du D.DAY? sont soumises à des bombardements intensifs de la part des alliés. Cependant, nombre des convois ont connus des trajets absurdes dus à la bureaucratie SS.
Notes :….Il existe une rupture dans le texte, qui, à la page suivante, reprend le récit de la journée du 24 mai…

...et deux ou trois déportés devenus fous, nous sommes le 24 mai, nous avons déjà passé quatre jours et trois nuits dans le wagon, nous sommes tous exténués ,beaucoup sont malades et nous mourrons de soif car, durant le voyage, n’avons pu boire qu'une seule fois lors de notre passage à Lunebourg où le chef du convoi a quand même arrêté le train et a fait distribuer de prise à la fontaine d'alimentation de la locomotive. En fin de soirée, nous arrivons à Hambourg, par une ouverture nous voyons que que la ville est en grande partie détruite mais nous n'avons même pas la force de nous en réjouir car nous sommes à bout et nous ne pourrons plus tenir encore longtemps...

Hamburg bombardée

Enfin, le 24 mai, vers 16 heures, le train arrive au Camp de concentration de Hambourg-Neuengamme et, c’est presque avec soulagement que nous quittons les wagons malgré les SS qui frappent et les chiens qui mordent. Nous faisons nos premiers pas dans l’enfer concentrationnaire nazi.

Entrée du Camp de Neuengamme

L'Entrée au Camp

Comme me l’avait recommandé un commissaire de police alsacien en prison avec moi à Clermont, je ne me déclarais pas étudiant mais je me prétendais électricien. J’avais le numéro 31.392 et il me fallut apprendre ce numéro en allemand par cœur car les appels étaient faits en allemand et il fallait être capable de le dire en allemand à chaque demande de la part d'un SS ou d'un Kapo ou d’un Chef de Block.

Nous fûmes affectés à un block de quarantaine avec une demi paillasse pour chacun et nous avons reçu note première louche de soupe aux rutabagas et notre premier morceau de pain noir. Le chef de block, prisonnier de droit commun allemand, régnait sur ses pensionnaires à grands coups de matraque et nous prîmes alors conscience de l’univers où nous avions débarqué. Nous n'avions pas le droit de rentrer dans le block entre l’appel du matin et celui du soir et nous devions rester debout toute la journée, confiné dans un espace qui nous permettait tout juste de tourner en rond.

Le 28 mai, nouveau changement, nouvelle douche et nouvelle tenue, le pyjama rayé gris clair et bleu, l’uniforme de tous les Konzentrationlager du IIIème Reich. Nous touchons chacun un pyjama rayé de toile, une chemise et un caleçon, une paire de galoche, semelle de bois et dessus en toile, une petite cuvette émaillée pour la soupe et une cuillère, pas de fourchette ni de couteau, c'est interdit et sévèrement puni. Nous devons coudre notre numéro et nos triangles rouges sur notre veste et notre pantalon, ce qui n’est pas évident car nous n'avons rien pour le faire, il faut se débrouiller.

Tenue de déporté

Chez Volkswagen à Fallersleben

Nous sommes ensuite mis à par pour constituer le Kommando "Fallersleben" qui comprend environ 750 déportés dont 400 français, le reste étant de Russes, Polonais, Espagnols, Belges, Hollandais, etc… et surtout une trentaine de droits communs allemands qui vont devenir les Kapos, Forarbeits et Chefs de Block de notre Kommando.

Le soir du 29 mai, nous sommes chargés dans des wagons à bestiaux, 80 par wagon, et nous pour créer un nouveau Kommando dépendant de l’usine Hermann Goering, Stadt den Wagen K.D.F (Note : Volkswagen) au sud de l’Etat de Brunswick où nous arrivons le lendemain en fin d'après-midi.

Usine Hermann Göring, Fallersleben

Nous arrivons à la gare de Fallersleben et nous devons gagner à pied le camp qui se trouve sur une colline à environ 4 kilomètres de la gare. Le camp est à peine installé, il comprend quatre blocks de huit chambres chacun et dans chaque chambre, 24 lits sur deux étages avec une paillasse et une couverture. Le camp est entouré de fils de fer barbelés sur une hauteur de trois mètres et il passe un courant de 20.000 volts. En haut des poteaux, de petits projecteurs éclairent le chemin qui suit les barbelés autour du camp. Un grand mirador situé en face de la porte d'entrée au milieu du camp, équipé de mitrailleuses et de deux puissants projecteurs qui permet de surveiller le camp nuit et jour. D'autres miradors, plus petits se trouvent à chaque coin du camp qui n'est pas très grand, environ 500 sur 50 mètres. Il se trouve en bord d'un bois de chênes.


Le Camp de Fallerslen


A l’arrivée nous sommes répartis au hasard dans les blocks et comme il y a plusieurs nationalités, cela ne se passe pas très bien, les uns se méfiant de tous le monde, les Russes et les Polonais essayant de dominer Ies autres. Aussi à la demande des Français, majoritaires et après plusieurs jours de discussion avec les SS, le Chef de camp intérieur, un prisonnier politique allemand interné depuis dix ans, obtient que les français soient regroupés dans les mêmes blocks, ce qui nous facilité par la suite beaucoup la vie et permit certainement de sauver la vie de plusieurs d'entre nous.

J’en profitais pour rejoindre quelques jeunes déportés, anciens scouts comme moi et nous réussîmes à nous loger dans la même chambre et à rester, tout au long de notre captivité à Fallersleben ensemble, ce qui nous a permis de nous soutenir lorsque l’un de nous avait un coup dur ou tombait malade, l’entraide et la cohésion était l'une des conditions de la survie, là où le travail forcé, la brutalité des SS et des Kapos et le froid de l'hiver étaient le quotidien, cela jusqu’à la grande pagaille de la fin, au moment de l'évacuation du camp en avril 1945.

A ta tête du camp un Oberscharfuhrer SS ivrogne et sadique tout de suite surnommé "Pied de vigne" et un médecin SS aux capacités et aux mœurs douteux avec sous leurs ordres une trentaine de SS dont quelques uns se distinguèrent par leur brutalité notamment un nommé « Mitraillette » car il avait la détente facile et le Rottenfuhrer Callessen dit « Peau de vache » qui se montra jusqu’à la fin digne de son surnom, qui arrêté quelques années après la libération fut jugé et pendu.


Peau de Vache

La vie à Fallersleben

A I ‘intérieur du camp les SS avaient confié la surveillance et la discipline à des Kapos, des condamnés de droit commun, criminels pour la plupart et tout heureux de pouvoir se venger sur nous. Heureusement le Chef intérieur du camp, interné politique anti-nazi avec un triangle rouge comme nous ainsi que le Kapo du Revier (Infirmerie), également un politique, calmèrent un peu ces brutes, et parfois évitèrent le pire à certains de nos compagnons de misère. A la tête de chaque block, un chef de block, également droit commun, qui faisait régner la loi à sa manière et à la tête du client. Avec mes jeunes camarades nous craignions particulièrement notre cher de block, Hoffman, grande gueule homosexuelle qui essayait de nous attirer dans sa chambre.

La première journée fut consacrée, après l’appel du matin à constituer les colonnes de travail qui vont être chargées de construire une cité ouvrière pour le compte de l’usine Volkswagen « Voiture du Peuple ». Il y aura des terrassiers, des maçons, des charpentiers, des transporteurs, des électriciens dont je serais et d'autres colonnes diverses, mais finalement le travail se fera au grès de la fantaisie des SS et des ingénieurs civils de la Deutch Bau, entreprise chargée de construire la cité pour Volkswagen.

Voilà le décors planté et pendant onze mois, nous allons vivre dans ce camp fou au rythme imposé par le joue solaire, car il n’est pas question d'aller sur les chantiers, la nuit. à cause des risques d’évasion. Pour vivre, le matin un quart d'eau chaude baptisé café, à midi et le soir, un litre de soupe claire aux rutabagas avec en plus le soir un morceau de pain de 250 grammes environ, un morceau de margarine gros comme le pouce et une petite rondelle de saucisson dont nous n'avons jamais pu déterminer la composition.

La vie du camp était ainsi rythmée : le matin, réveil une heure avant le lever du soleil quelque soit le temps qu'il fasse, puis rassemblement sur la place d’appel pour le comptage et l’inspection SS, là ceux qui étaient malades ou blessés essayaient de se faire admettre à l’infirmerie mais rares, étaient ceux acceptés, travail d’abord et les SS se moquaient bien de perdre quelques "Stuck", d'autres les remplaceraient. Puis formation des colonnes de travail et départ sur les chantiers qui s’étendent sur plusieurs hectares mais qui sont surveillés depuis des miradors mobiles tout autour et par des SS qui patrouillent avec des chiens.

Je ne décrirais pas la vie de ce kommando "jour par jour" pendant cette période passée à Fallersleben, il faudrait au moins autant de pages que de jours car tous ont été différents, mais quelques uns des moments qui ont le plus marqué mon séjour dans ce bagne au service forcé du Grand Reich.

Premier épisode tragique, le jour du Débarquement en Normandie. Malgré l’isolement, les SS et les barbelés, la nouvelle est rapidement le 6 juin 1944 ( ?) et le comportement des SS ce jour-là aurait suffit à nous faire comprendre qu'il se passait quelque chose d'important. Cela se passa dans une folie indescriptible, chaque SS redoublant d'ardeur pour cogner alors que les déportés essayaient de manifester leur joie et leur espoir de voir arriver rapidement la libération, on se voyait déjà à Noël à la maison, nous avions beaucoup d’illusions. Pendant plusieurs jours, les SS très excités profitaient du moindre prétexte pour taper et tirer.

Ce fut au cours de cette période qu'eut lieu un incident qui renforça notre crainte des violentes réactions des SS. Un jeune russe qui travaillait à une tranchée d'adduction d'eau dans les bois proches du camp tenta de s’évader. Il fut vite retrouvé par les chiens des SS et abattu d'un coup de fusil qui lui fit sauter la boite crânienne. Il fut ramené au camp et étalé nu sur la place d'appel avec le cerveau sur le ventre.

Rassemblement

À notre retour du travail, l’Oberscharfuhrer «  Pied de Vigne » et sous-officiers nous obligèrent à défiler devant te corps de notre camarade et à lui cracher dessus, celui qui n’obtempérait pas était gratifié d’une volée de coups de nerf de bœuf et devait repasser devant et s’exécuter. L’ignoble était à son comble et après un long appel du soir plein de menaces et privés de soupe et de pain nous rentrâmes dans nos chambres avec cette vision de cauchemar qui pour ma part ne s’est jamais effacée.

Complainte de Fallersleben

A côté de cette folie meurtrière, les SS se montaient parfois généreux. Le dimanche était jour de repos, mais c'était aussi le jour du nettoyage, nous même d'abord avec séance de lavage, barbe et crâne, douche et changement de chemise et de caleçon qui partaient au lavage et à la désinfection car la direction du camp et de l’usine avaient une peur obsessionnelle des poux qui risquaient de répandre le typhus, maladie à l’époque mortelle car il n'y avait pas de traitement connu en Allemagne et comme nous étions en contact avec des civils ou des travailleurs libres sur les chantiers, il ne fallait pas courir le risque d'une épidémie.

Il arrivait aussi que le dimanche, l'usine envoie un supplément de nourritures et s’il y en avait suffisamment nous avions droit à une distribution car les premiers à se servir étaient les Kapos et les Chefs de block en vertu de leur position dont ils profitaient largement. Nous avions droit aussi, chaque semaine, à un paquet de mauvaises cigarettes russes données par l’usine en guise de paye. Elles servaient de monnaie d'échange et pour ma part, je les troquais contre du pain ou toute autren nourriture car la faim n'était jamais calmée.

Autre épisode dramatique, au cours de l'été, l’Usine Volkswagen est bombardée.

Une première vague de nuit fait trembler les baraques, la D.C.A, très forte autour de l’usine, est déchaînée, un avion est abattu en flammes près du camp et les culots d'obus qui retombent traversent les toits très minces, nous sommes obligés de nous mettre sous les lits. Deuxième vague le matin pendant que nous sommes sur le chantier, les SS nous rassemblent en bordure des bois et nous assistons au pilonnage de l’usine par une cinquantaine de bombardiers « Liberator » volant à très haute altitude que la D.C.A n'atteint pas.

Bombardement

Heureusement, nous sommes à cinq kilomètres de l'usine car toutes les bombes n'atteignent pas leur but et il y aura des morts parmi les prisonniers de guerre et les travailleurs étrangers qui travaillent à l’usine et autour. Tous les camps situés près de l’usine rassemblent des dizaines de milliers de personnes et beaucoup seront touchés par des bombes.

Pour nous, la journée fut l’enfer. Les SS furieux entreprirent de nous faire transporter depuis la gare de Fallersleben, située à trois kilomètres du chantier de gros moellons en ciment qui pesaient une trentaine de kilos. Nous devions parcourir le trajet en courant et les SS et les Kapos, répartis le long du parcours, nous harcelaient à coup de schlague aidés des chiens qui mordaient. Celui qui tombait était battu jusqu’à ce qu'il se relève et reparte avec sa charge. Arrivé au chantier, on portait le moellon et courrait en chercher un autre. Cela dura jusqu'à la nuit, c’est à dire très tard car nous étions en Juin, la période des jours les plus longs. Après cette séance, il y avait plusieurs morts, beaucoup de déportés épuisés et blessés et nombre d’entre nous ne s’en remirent pas.

En principe, j'étais électricien, mais notre principal travail était d’assurer le service d’une centrale à béton où l’on maniait surtout la pelle et les sacs de ciment, c'était très dur pour des sous-alimentés pratiquement sans repas, mais c'était un poste très recherché, car lorsque le chantier n’avait pas besoin de béton, il arrivait que notre Kapo, qui bien que gueulard n'était pas trop mauvais, nous laissait à la centrale quand elle ne tournait pas, nous en profitions pour ne rien faire et nous reposer.

C’était alors le jeu du chat et de la souris, il ne fallait pas se faire prendre par un SS ou un Kapo, l'un de nous faisait le guet pendant que d’autres se reposaient ou bricolaient avec les outils de la centrale. Nous avions entrepris de fabriquer des couteaux avec l’acier des pelles car nous nous étions aperçus que c'était une excellente monnaie d'échange dans le camp, les couteaux étant interdits, le tout était de ne pas se faire prendre ce qui arrivait. J'ai encore un couteau pliant que je m'étais fabriqué dans un morceau de pelle avec un simple burin et un marteau et la roue en fer de la bétonnière comme enclume. C'était très dangereux mais cela valait la peine car on peut difficilement se passer d'un couteau qui sert à tout et en échange nous pouvions nous procurer de la nourriture, ce qui pour nous était notre principale préoccupation, sans ces appoints nous ne pouvions pas résister longtemps au régime du camp.

Vers le mois d'octobre, les jours raccourcissent et un froid intense s’installant, l’activité sur le chantier de construction diminua. Alors, les SS nous employèrent à des travaux de terrassement. C’était très dur car nous soufrions énormément du froid car nous n’étions pas plus couvert qu’en été et les rations alimentaires diminuaient en même temps que la situation de l’Allemagne se dégradait devant l’avance des alliés à l’est et à l’ouest et, sous l’effet des bombardements qui devenaient de plus en plus destructeurs. Notre espoir de sortir vivant de cet enfer diminuait aussi de jour en jour. C’est à ce moment que j’ai bien cru que c’était fini pour moi.

Les SS emmenaient tous ….. pour aider des prisonniers russes à la construction d’une usine souterraine. C’était une profonde carrière creusée dans une colline rocheuse qui était recouverte d’une épaisse couche de béton au fur et à mesure qu’elle avançait. Les prisonniers russes foraient des trous de mines et après les explosions nous devions charger les blocs dans des wagonnets que nous allions vider dans un ravin.

C’était très pénible, mais nous avions, dans mon équipe, décidé de saboter le travail et nous avons envoyé notre wagonnet avec les pierres et les outils au fond du ravin. Malgré toutes les précautions prises , nous nous sommes fait prendre et nous avons pensé que les SS allaient nous abattre, ils ne l’ont pas fait. Mais le soir, à notre retour au camp, nous avons eu droit aux fameux "FUNF UND ZWANZIG", les 25 coups de schlagues sur le bas du dos, appliqués devant tout le camp et les SS, sur la place d’appel par un Kapo trop heureux de faire du zèle devant ces derniers. C’est là que j’appréciais d’avoir de bons camarades pour m’aider, car je restais plus d’une semaine sans pouvoir m’asseoir, ni me coucher sur le dos tout en continuant de travailler et sans eux, je ne sais pas ce que je serais devenu, cinquante ans après, j’en ressens encore les séquelles.

Bastonade
Notes :Les punitions les plus divers sont donner, Eugen Kogon résume comme suit les sanctions appliqués par les SS dans tous les KZ. La bastonnade était la plus fréquente des punitions corporelles.

Le temps passe, le mois de décembre arrive avec un froid de plus en plus intense, le thermomètre descend régulièrement en dessous des moins vingt-cinq. Pour nous protéger du froid, nous utilisons des sacs de ciments vides qui servent à faire des gilets que nous mettons sous la veste, à nous envelopper les pieds et la tête, nous n’avons plus la tête rasée mais une croix faite à la tondeuse sur le dessus de la tête, nous essayons d’en rire, mais l’utilisation des sacs amène des coups quand un SS s’en aperçoit, heureusement, ils sortent moins de leurs baraques à cause du froid. Cependant, malgré tout, il commence à y avoir des pieds gelés et l’infirmerie est constamment prise d’assaut. Notre jeune camarade médecin fait tout ce qu’il peut pour soulager ses camarades mais il n’a pratiquement rien pour soigner et les morts se font de plus en plus nombreux. Beaucoup d’entre nous reviendront avec des traces de cet hiver 1944-1945 et aujourd’hui encore, cinquante ans après, je ressens encore les conséquences des gelures aux pieds et aux mains.

Vers le 10 décembre, la neige arrive et aggrave la situation car nous n’avons rien pour nous protéger et nous marchons pratiquement pieds nus, ce qui ne dérange guère les russes qui sont beaucoup plus habitués que nous au froid. Mais nous ne sortons plus que quelques heures par jour car les nuits sont longues et avec les alertes permanentes, il n’est pas question de nous faire travailler à la lueur des projecteurs. Dans les chambres, il fait très froid, car, si nous avons un petit poêle, nous n’avons rien à mettre dedans si ce n’est les quelques morceaux de planches subtilisées sur le chantier et rentrées au camp dans les jambes de pantalon en essayant de ne pas être pris.

Quelques jours avant Noël, un camarade alsacien réussit à s’évader, connaissant parfaitement l’allemand, ayant pu se procurer des vêtements civils auprès de travailleurs civils du chantier, il réussit à franchir la ligne de gardes SS surveillant le chantier, en plein jour et ce n’est qu’à l’appel du soir que l’on s’aperçoit de sa disparition. Le froid et la neige ne facilitent pas les recherches et à onze heures du soir, les SS décident que tous les français passeront la nuit sur la place d’appel. Le thermomètre est au-dessous de moins vingt-cinq et il neige. Nous nous resserrons les uns contre les autres pour former un seul bloc et, tour à tour, nous passons au centre pour nous réchauffer mais ce n ‘est pas très efficace et, lorsqu’au petit jour nous pouvons enfin entrer dans les blocks, sous laissons sur place plusieurs de nos camarades morts de froid et d’épuisement. Le temps de boire notre quart de prétendu café et nous repartons sur le chantier. La journée fut particulièrement pénible et cet épisode tragique laissera beaucoup de traces sur la plus part d’entre nous.

C’est au même moment que nous apprîmes la contre attaque des allemands sur Bastogne et les allemands annonçaient une grande victoire et qu’ils allaient repousser les alliés jusqu’à la côte. Nous ne savions pas trop quelle était la part de vérité et celle de propagande, mais pour nous, c’était de mauvaises nouvelles car cela voulait dire que notre calvaire allait se prolonger. Heureusement, cette alerte fut de courte durée mais il est certain que cela retarda notre libération de quelques semaines et ne remonta le moral des déportés qui n’était déjà pas bien bon.

Le jour de Noël, nous avons eu droit au repos, il faut dire que les SS qui ont fait la fête toute la nuit, ragaillardis par les nouvelles venus du front de l’ouest, n’étaient guère en état de nous faire sortir, il n’y aura même pas d’appel. Cependant, nous commencions à désespérer de voir arriver la fin de ce cauchemar, le moral de beaucoup d’entre nous baissait de jour en jour, et certains, parmi les plus faibles abonnaient et se laissaient mourir sans réaction.

Les mois de janvier et de février passèrent et nous étions toujours là, mais déjà plus du tiers de 400 français arrivés fin mai 1944 ont disparus. Fin février, le froid devenant moins intense et les jours rallongeant, nous reprenons le travail de construction, alors que les alliés ont passé le Rhin. Les SS croient toujours en la victoire finale mais ils deviennent de plus en plus nerveux et les ouvriers civils commencent à nous parler pour nous faire comprendre que ce serait bientôt fini.

Le 31 mars 1945, un Kommando de Neuengamme venant de [[1]] plus à l’ouest que nous, est évacué cers notre camp devant l’avance américaine et nous nous retrouvons à plus de 1200 déportés dans un camp prévu pour 750. A partir de ce moment, tout fut désorganisé et le chantier arrêté. Deux jours plus tard, un deuxième Kommando venant de Porta, nous rejoint, les déportés de ce camp sont très faibles et envahis par les poux qui se répandant dans le camp, propageant en même temps le typhus dont ils sont porteurs.

Marches à la mort

Le 7 avril, les SS décident de nous évacuer, on entend déjà les canons américains. En fin de soirée, dans une pagaille indescriptible, nous quittons le camp. Avec quelques camarades de chambre, nous avions bien envie de nous cacher et d’attendre l’arrivée des américains. Mais la peur d’être découverts par les SS avec leurs chiens étant la plus forte, nous partons aussi.

C ‘est le début d’une longue marche qui en deux jours nous conduira jusqu’à une gare à 60 kilomètres du camp, celle de Fallersleben étant hors service, les voies étant coupées. Les SS qui nous accompagnent sont devenus enragés et ont récupérer, pour les aider, des jeunes des Hitler Jungen encore plus fanatiques. Tout au long du parcours, nous sommes constamment harcelés, battus, nous n’avons rien à manger ni à boire. C’est une marche vers la mort pour cette colonne qui s’étire sur plus d’un kilomètre, nombreux sont ceux qui s’écroulent sur le bord de la route et les jeunes des jeunesses hitlériennes n’hésitent pas à les achever avec une arme emprunté à un SS. Le soir du deuxième jour, nous arrivons enfin à une gare mais plus d’une centaine de déportés sont restés sur le bord de la route et nous sommes à bout de force.

Nous croyons que notre épreuve est terminée, ce n’était que le commencement. Le train dans lequel nous montons est composé de wagons disparates, wagons à bestiaux, wagons tombereau à charbon, wagons à deux étages pour le transport des porcs ou des moutons avec des parois à clair-voie. J’ai la chance de monter dans un wagon couvert car il gèle encore fort la nuit, mais j’ai perdu la plus part de mes camarades et je me retrouve seul au milieu de russes et de polonais, en plus dans la bousculade pour monter dans le wagon, mes lunettes que j’avais réussi à garder jusque là ont été cassées et je ne vois plus très clair. Finalement, je réussis à m’installer dans ma couverture pendue dans un coin du wagon et n’en bouge plus, complètement épuisé.

Le train démarre et commence une longue errance à travers l’Allemagne. Les SS veulent d’abord nous ramener à Neungamme où nous arrivons au bout de trois jours car la circulation est difficile, les voies étant coupées en de nombreux endroits et les alertes fréquentes. Nous sommes à bout, nous n’avons ni mangé, ni bu depuis notre départ, des bagarres éclatent dans le wagon, c’est chacun pour soi. J’ai réussi à retrouver quelques français et nous essayons de nous protéger des accrochages entre les russes et les polonais. Après trois jours de voyage, il y a plusieurs morts dans le wagon où nous sommes une centaine. Les SS ont fermés toutes les ouvertures et l’air est irrespirable, nous sommes dévorés par les poux et il n’y a pas de tinette.

A l’arrivée à Neungamme, les portes sont ouvertes, nous pouvons évacuer les morts sur le bord de la voie et avec mes camarades français nous en profitons pour remonter dans un wagon où les français sont en majorité. Le camp ayant déjà été évacué sur Lubeck, les anglais n’étant plus très loin, nous repartons vers l’est.

En cours de route, le train s’arrête souvent dans les bois car les avions alliés s’attaquent à tout ce qui roule et les SS ne veulent pas nous laisser. Nous ne comprenons pas, c’est la débâcle mais ils continuent à nous évacuer. Au cours d’un arrêt, nous devons sortir les morts des wagons et dans un wagon à deux étages, je trouve le corps du père d’un de mes camarades, un mineur de Montceau-les-Mines, nous le plaçons sur le bord de la voie avec sa plaque matricule bien en évidence avec l’espoir qu’on le retrouverait un jour. Ce jour-là, on nous distribue un peu de pain et de l’eau ainsi que des biscuits provenant d’un train de marchandise qui a été pillé.

Wöbbelin

Enfin, le 15 avril, après avoir roulé pendant sept jours nous arrivons près d’un camp à Wöbbelin à côté de Ludwigslust à une soixantaine de la mer Baltique et à trente kilomètres à l’est de l’Elbe où se sont arrêtées les troupes américaines, en vertu des accords de Yalta.

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Tous les jours il y a des centaines de morts qu’il faut évacuer dans des fosses communes creusées dans le sable du bois près du camp, nous devons nous mettre à quatre pour porter un corps qui n’est plus qu’un squelette, c’est la pire des choses que j’ai jamais faite. Je ne tiendrais que quelques jours, car la nourriture étant pratiquement inexistante, je m’affaiblis de jour en jour et, le 23 avril, je me couche sur le sol d’une baraque réservée aux malades. Je n’ai plus la force de me lever, j’ai le typhus et la dysenterie.

Dans ce camp, aucune organisation, ni administrative, ni matérielle, un seul point d’eau avec une pompe à bras pour plusieurs milliers de déportés (le nombre exact ne sera jamais connu) car les Kommandos d’autres camps de concentration été évacué sur ce camp prévu à l’origine pour loger des prisonniers de guerre russes. Il en vient de toute l’Allemagne et de Pologne, des femmes de Ravensbrück, des juifs d’Auschwitz, des déportés de Kommandos de Dachau et de Buchenwald.

Le 1er mai 1945, dans le camp, c’est l’affolement général, les SS veulent évacuer le camp, un train qui stationne près du camp est rempli de déportés valides, mais repérés par des avions anglais qui ont vu des hommes en pyjamas rayés dans les wagons découverts, ceux-ci coupent la voie ferrée avec quelques bombes bloquant le train. Le soir de ce 1er mai, les déportés sont ramenés dans le camp et les SS sont très agités. Tout le monde croit qu’ils vont nous liquider à la mitrailleuse car plusieurs sont batterie à l’entrée du camp. Ils ne pénètrent pas dans le camp car ils ont peur du typhus et, à la nuit tombée, on ne les entend plus.

Le matin du 2 mai, une surprise nous attend. Les SS sont partis et à partir de ce moment, tout va aller très vite. Les déportés encore valides se regroupent près de l’entrée du camp, mais personne n’ose sortir de peur que les SS soient postés dans le bois qui entoure le camp, prêts à tirer. Mais brusquement, à 14h15, une patrouille américaine en jeep arrive à l’entrée. Les portes s’ouvrent et c’est une immense clameur dans le camp, « les américains arrivent », je trouve la force de me lever pour voir les premiers soldats U.S. qui rentrent dans le camp, mais rapidement, je retombe au milieu des corps entassés sur le sol. A côté de moi, une jeune prêtre du Doubs qui était dans notre groupe de jeunes depuis notre arrivée à Neuengamme meurt quelques instants plus tard, il avait été pour nous celui qui avait le plus contribué au maintien de la cohésion de notre groupe et sa disparition me marqua cruellement.

Le 2 mai 1945, la 8ème Division d'infanterie et la 82ème Division aéroportée (« All Americans », sous les ordres du Général James M. Gavin, entrèrent dans Wöbbelin. Les conditions de vie dans le camp à l’arrivée du 8th Infantry et de la 82nd Airborne étaient déplorables. Il y avait peu de nourriture ou d'eau et certains prisonniers avaient eu recours au cannibalisme. Lorsque les unités sont arrivées, elles ont trouvé environ 1 000 détenus morts dans le camp. Dans la foulée, l’armée américaine ordonna aux habitants de Ludwigslust de visiter le camp et d’enterrer les morts. La plus part des premières photos de la libération du Camp sont l’oeuvre du Général Gavin,
Général Gavin

Rapidement, les services sanitaires américains sont sur place mais ils sont débordés par l’ampleur du désastre. Plusieurs des déportés sont encore en vie, mais la plupart d’entre eux ont le typhus à un état plus ou moins avancé et il en meurt à chaque instant. Mais les médecins, les infirmiers et les soldats U.S. organisent le transfert des malades dans un hôpital rapidement installé dans une ancienne caserne de cavalerie de Ludwigslust à une dizaine de kilomètres de Wobblin et le soir, je me retrouve pour la première fois depuis mon arrestation dans un lit avec des draps après avoir été débarrassé de mon pyjama, épouillé et lavé car depuis plusieurs jours je me vidai dans mon pantalon, ne pouvant plus bouger.

Pour moi, l’enfer était terminé, mais je n’étais pas encore sorti d’affaire, le typhus progressait et ce n’est que grâce à la patience et aux traitements énergiques des médecins américains aidés par des médecins français libérés d’un camp de prisonnier, que je survécus. Je restai à l’hôpital jusqu’au 24 juin et après avoir passé plusieurs jours dans un semi coma, je refis surface et à partir de ce moment, je repris l’espoir de rentrer chez moi. Pendant ce temps, l’Allemagne avait capitulé.

A l’hôpital, parlant anglais, j’ai pu apprendre les circonstances de notre libération. Les troupes américaines arrivées sur le bord de l’Elbe appartenaient à la 82ème division aéroportée déjà libératrice de deux camps de concentration. Prévenues le 30 avril, de la présence à 30 kilomètres devant eux d’un camp où se trouvaient des milliers de déportés entrain de mourir d’épuisement et de maladies, elles franchissent l’Elbe sur un pont de bateau dans la nuit du 1er au 2 mai et arrivèrent à 14 heures devant le camp que les SS avaient abandonnés dans la nuit. La zone où se trouvait le camp devait être occupée par les Russes mais un accord intervint entre le Général Gavin qui commandait la 82ème Airborne et les Russes,qui permit aux services sanitaires américains de prendre en charge la totalité des déportés et d’installer un hôpital sur place car un grand nombre d’entre nous étaient intransportables comme moi.

Pendant que nous étions à l’hôpital, les américains réquisitionnèrent tous les civils de Ludwigslust et Wobbelin et leur firent vider les fosses communes des corps qui y étaient entassés et les font inhumer dans des tombes individuelles dans le parc du château de Ludwigslust où se trouve aujourd’hui le cimetière des " Déportés de Wobbelin ".

Le 24 juin, nous sommes transportés en ambulances par les américains jusqu’à Lunebourg car les Russes veulent voir les troupes américaines évacuer leur zone d’occupation.

Le Retour

Le 26, un avion des forces aériennes U.S. me ramène avec plusieurs déportés au Bourget. Pour moi, ce sera un des plus beaux jours de ma vie car il est vrai que dans les derniers jours de captivité, je ne croyais plus guère m’en sortir. Ce fut vraiment un miracle car vingt quatre heures plus tard, j’aurais vraisemblablement succombé au typhus.

Ce baptème de l'air devait donner un coup de coeur à Jean Virlogeux. Encore très faible, il voyagea couché sur un brancard. Qu'elle ne fut pas sa surprise de voir, à l'occasion de l'évacuation de l'avion dans l'aéroport parisien, de constater qu'il avait traversé l'Allemagne le brancard déposé sur des caisses d'obus de 20 mm. Remise dans la contexte de l'époque, la peur pouvait être retrospective.

A Paris, je passais d’abord parle centre de rapatriement d’Ivry où je subis d’abord un examen médical approfondi suivi d’un interrogatoire qui se prolongea tard dans la nuit car les services secrets français craignaient que parmi nous se trouvent des collaborateurs, ou des miliciens, où même des allemands nazis qui essayent de fuir. A mon arrivée au centre, j’avais pu faire prévenir de la famille que j’avais à Paris par un jeune scout qui assurait le service en lui donnant un numéro de téléphone que j’avais gardé en mémoire, ce qui leur permit de me récupérer à mon arrivée à l’hôtel Lutetia par où passaient tous les déportés rapatriés. C’est là que j’appris la mort volontaire de mon père et celle de mère qui mourut d’épuisement à Ravensbrück , le 10 (11) novembre 1944.

Accueil au Lutetia

A mon retour à Paris, je ne pesais pas quarante kilos et au moment de ma libération, la fiche médicale établie par les américains indiquait vingt-huit kilos, à peine plus que le poids du squelette d’un adulte et presque trois fois moins que lors de mon arrestation.

Voilà comment j'ai passé les quinze derniers mois de la deuxième guerre mondiale, période qui m’a profondément marquée et que je ne pourrai jamais oublier, même si avec le temps, les souvenirs se sont un peu atténués. Et si j’ai écrit ces quelques pages qui sont loin de contenir tout ce que j’ai subit et vu durant ce terrible séjour aux mains de la Gestapo et des SS, c’est pour que ceux qui les liront, n’oublient pas que la nature humaine est capable de tous les excès, des meilleurs comme des plus ignobles et qu’il faut se préserver par tous les moyens possibles des régimes totalitaires quelqu’ils soient.

Jean Virlogeux