7 Janvier 1906

De Entre plaine et volcans
Aller à : navigation, rechercher
Ceci est une ébauche d'article. Vous avez la possibilité de l'enrichir.

Contextualiser l'information : L'Ami du Peuple du 7 Janvier 1906 sur Overnia

Table de conversion : 1 franc 1915 vaut environ 3,19 €
ATTENTION: Des coquilles, des fautes d'orthographe, parfois des portions de texte aberrantes peuvent apparaître dans ces pages. La source peut en avoir plusieurs causes : 1°- Les fautes et coquilles propres au journal La Montagne. 2°- La qualité des scans qui servent de source. 3°- Au méfaits parfois bizarres du logiciel de reconnaissance vocale utilisé : Dragon Naturally Speaking (Précision libre de toute publicité). 4°- Aux propres fautes de frappe ou d'orthographe des rédacteurs. – La logique coopérative d'un wiki autorisant tout lecteur à modifier le contenu des pages (pour les enrichir, corriger les erreurs…), rien ne lui interdit d'effectuer les corrections qu'il juge utile

National

Par la liberté

J'ai assez combattu, ici et ailleurs, les paradoxes extravagants par lesquels le citoyen Hervé et quelques autres ont prétendu résoudre la redoutable question de la guerre, pour pouvoir protester hautement, sans réserves, au nom de la liberté, notre premier bien, contre les poursuites scandaleuses contre le verdict monstrueux dont un groupe d'antimilitaristes vienne d'être l'objet.

Gustave Hervé

On connaît le procès ; il a été motivé par une affiche signée de 28 non, dont quelques inconnus comme ceux de Hervé, Urbain Gohier, Amilcare Cipriani, Bousquet, Georges Yvetot.

On connaît les condamnations prononcées 4 ans de prison à Hervé, les autres frappés de peine variant de 6 mois à 3 ans.

Que disait la fiche incriminée ? 2 choses. Elle protestait contre l'emploi de l'armée dans les grèves et conseillait aux soldats de tirer sur les officiers qui commanderaient le feu contre les grévistes. Elle protestait en même temps contre la guerre, affirmant qu'il fallait répondre par l'insurrection à l'ordre de mobilisation.

Je suis de ceux qui n'admettent en aucun cas la présence des soldats sur les champs de grève. Et par la je n'entends pas seulement défendre le droit de l'ouvrier, qui sans doute ne gagnerait pas grand-chose à trouver en face de lui des troupes de police, gendarmes ou agents, plutôt que des soldats de l'armée ; mais j'entends surtout protéger les droits du soldat, qui est d'être employé uniquement à se préparer à la défense du pays. Depuis que l'armée nationale a été substituée à l'armée de métiers, depuis que le service militaire est devenu obligatoire pour tous, il ne peut plus être question d'une armée gendarmerie, chargé à la fois d'assurer l'indépendance nationale contre l'étranger et la défense de l'ordre à l'intérieur. Si les citoyens consentent à faire pendant 2 années le sacrifice de leur temps et de leur liberté pour aller dans les casernes se soumettre à une discipline rigoureuse, ce ne peut être que pour accomplir un devoir national et non pour se plier à des besognes de police. Il y a là, entre la société et l'individu une sorte de contrat tacite, qui se trouve violé en la personne du soldat, toutes les fois que celui-ci est distrait, fût-ce une heure, de sa tâche patriotique pour être employé contre les travailleurs. Tel est l'argument de droit social qui, à mon sens, condamne absolument l'intervention de l'armée dans les grèves.

Et cependant cette intervention se produit tous les jours. On voit des soldats se rencontrer autour des corons, à la porte des usines, devant les chantiers, avec des ouvriers, parmi lesquels peuvent se trouver leur père, leurs frères, leurs camarades, qui sont en tout cas des travailleurs comme eux.

Jeudi qu'en effet l'officier qui ordonne à ces hommes de se faire les meurtriers de travailleurs en grève et un misérable. Mais si j'avais à donner un conseil aux soldats, je ne lui dirai pas : « Tue l'officier ! », mais : « Ne tire pas ! ». Car l'officier ne fait ici qu'obéir lui-même à des ordres supérieurs. Il est l'agent d'un pouvoir qui répond le lui et pour lui ; il est l'instrument d'une société d'iniquité et de violence. C'est au pouvoir que je m'en prends, non à son agent ; c'est la société que je dénonce, non l'individu.

Quant à la protestation contre la guerre, je m'y associe de toutes mes forces. Oui, c'est un crime que de déchaîner sur 2 peuples la fureur des batailles, la ruine et la mort. Oui, c'est une honte pour notre civilisation qu'en ce siècle de lumière un conflit armé soit toujours possible, et que l'antagonisme féroce des intérêts puisse en quelques heures faire le désert dans les campagnes, le vide dans les ateliers et précipiter les uns contre les autres, dans un choc effroyable, des hommes qui ne se connaissent ni ne se haïssent, qui vont mourir pour le caprice d'un roi ou les calculs des financiers, et qui laisseront derrière eux des veuves et des orphelins, des deuils et des misères.

Mais comment tuer la guerre ? Suffit-il de la flétrir et de la déshonorer aux yeux du monde ? Hélas ! c'est choses faite depuis longtemps, et le fléau n'est pas encore vaincu. Il ne sera, si tous les hommes de bon sens de tous les pays se liguent pour le maintien de la paix, s'ils s'emploient tous à une propagande incessante en faveur des idées d'arbitrage et de désarmement simultané.

Malheureusement il nous faut encore envisager l'hypothèse – elle a failli se réaliser il y a quelques mois – où la France aurait à faire face a une attaque du dehors. Ou serait alors le devoir des socialistes, des prolétaires ? Je réponds sans hésitation, sans réticenced, que leur place serait à la frontière, et qu'ils devraient faire face à l'invasion.

Car je suis de ceux qui se refusent à laisser amoindrir, démembrer et violenter la patrie de la liberté, des Droits de l'Homme, de la Révolution ; je ne veux pas que disparaissent le pays qui a donné au monde les plus hautes leçons, le pays où la pensée humaine à trouver ses plus nobles interprètes, le pays qui a été pendant des siècles et qui demeure encore le guide de l'humanité vers la lumière et la justice.

Et c'est ici qu'éclate l'erreur, qu'apparaît le sophisme d' Hervé. Hervé est révolutionnaire, et l'application de son système, d'ailleurs impraticables auraient pour première conséquence de servir en Europe la contre Révolution.

Je l'ai pour ma part assez démontrée ; j'ai reproché à Hervé d'avoir, par ces violences, fait le plus grand tort à la cause de la paix et aux idées socialistes qu'il croit servir. Je n'aurais pas le triste courage de l'accabler aujourd'hui, après la condamnation qui le frappe.

Cette condamnation, je reconnais qu'il l'a voulue, qu'il l'a cherchée. Le gouvernement ayant commis la maladresse de lui donner pour sa propagande la tribune de la Cour d'assises, il en a largement usé. Il a volontairement accumulé dans sa défense les provocations et les violences ; il a bravé avec une tranquille audace les préjugés et les colères du jury. D'autres après lui se sont montrés plus hardis encore. Et le jury en condamnant sévèrement tous les accusés, à l'exception d'une femme et d'un vieillard, – qui n'était autre que ce bon héros de Cipriani, poursuivi comme anti patriotes devant un jury français, après avoir promené sa belle figure romantique sur tous les champs de bataille où luttaient les nations opprimées, après avoir combattu en 1870 pour la France envahie !

Je vois que des républicains se félicitent tout haut de cette condamnation. Qu'ils prennent garde ! Elle n'arrêtera pas la propagande qu'on a voulu empêcher. Mais elle atteint directement la République et la France elle-même.

Oui, la République. Car c'est une poursuite pour délit d'opinion que le jury a sanctionnée de son verdict. Et il n'y a plus de liberté en France il n'y a plus de République si les tribunaux touchent à la pensée.

Ce qui fait la supériorité, ce qui consacre la légitimité d'un régime de démocratie comme le nôtre, c'est que tous les citoyens possèdent le droit d'exprimer leurs idées, bonnes ou mauvaises, saines ou pernicieuses, sans autres risques que celui d'avoir tort devant l'opinion.

Condamner des citoyens pour un discours, pour un article de journal, pour une affiche, c'est condamné la liberté et la République, c'est restaurer la raison d'État, c'est proclamer ouvertement la faillite du régime de libre discussion, c'est déchirer la grande charte humaine qu'est la Déclaration des Droits de l'homme, où il est dit que nul ne peut être inquiété pour ses opinions.

Le délit d'opinion ! Je croyais que nous avions laissé cela aux Églises. Je croyais que nous avions libéré la pensée et renoncé à l'orthodoxie. Je croyais que nous avions aboli les dogmes et renverser les idoles. Et voici qu'on nous impose le dogme « patrie » et qu'on nous dresse un idole « armée ».

Étrange manière de sauver la patrie et de défendre l'armée ! Il faudrait douter de l'idée de patrie si elle ne pouvait s'imposer à nous que par la force des lois ; il faudrait craindre pour l'armée si elle ne pouvait être recrutée qu'avec l'aide des gendarmes.

J'aime mon pays, mais je veux savoir pourquoi, et je sais en effet pourquoi. Je n'ai pas renoncé au dogme religieux pour m'incliner devant le dogme patriotique.

Je crois qu'il est nécessaire, et pour longtemps encore, de garder intacte et de porter au plus haut degré la puissance défensive de la France ; mais je ne renonce pas à dire la vérité sur l'armée, à contrôler les actes de ces chefs, à réformer les abus innombrables qui s'y commettent.

Voilà pourquoi le procès et la condamnation qui ont frappé les signataires des affiches antimilitaristes appellent la protestation des libéraux de tous les partis.

Ce sont les nationalistes et les cléricaux qui, dans la campagne acharnée menée depuis quelques mois contre les républicains et contre les socialistes, qu'ils représentent tous comme des disciples d' Hervé, ce sont les nationalistes et les cléricaux qui ont provoqué le procès et la condamnation. Le gouvernement n'agit que sur leurs sommations. C'est pour eux qu'il a commis cet attentat contre la liberté.

Eh bien ! les cléricaux pourront regretter un de ces jours d'avoir laissé toucher à la liberté d'opinion. Ils multiplient en ce moment les appels les plus violents à la rebellions contre les lois de la République ; ils impriment et font distribuer des libelles qui excitent ouvertement les catholiques à l'émeute et à l'assassinat ; ils conseillent à leurs partisans de ne pas accepter la séparation des Églises et de l'État et de s'armer pour la résistance ; ils rappellent la chouannerie et la donnent en exemple.

Leur tour pourrait donc venir un de ces jours. Le gouvernement pourra, quand il le voudra, traîner devant la Cour d'assises, l'auteur de ces manifestations incendiaires.

Ce jour là, nous protesterons encore. Tant que les cléricaux sont tiendront aux menaces, tant qu'ils ne commettent pas des délits caractérisés, des actes de violence, nous réclamerons pour eux le droit de tout dire, de tout écrire, de tout imprimer.

Ce droit, ils l'on refusait, ils le refus encore à certains de leurs adversaires. Et cela ne nous surprend pas. Pour les cléricaux, la liberté d'opinion, c'est le droit de défendre les opinions cléricales et non d'autres.

Mais nous demandons tant des syndicats, et des comités politiques, aux membres de la Ligue des Droits de l'homme et du citoyen, de flétrir avec nous les procès contre la liberté, en protestant contre l'arrêt de la cour d'assises de la Seine, qui nous ramène vers la justice des Commissions mixtes et du tribunal de l'Inquisition.

Alexandre Varenne












6 Janvier 1906 7 Janvier 1906 8 Janvier 1906